Aïssam Aït-Yahya : Les musulmans français à l’épreuve de la démocratie

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Comment le musulman lambda pourrait-il y voir clair dans les pénombres et le tumulte insondable de l’utopie moderne alors que bon nombre des imams censés le guider, n’y voient pas plus clair depuis des lustres ? Ceux-là mêmes qui leur font croire que leur salut, tant terrestre que céleste, passe par les urnes de la nation… Tel le prédicateur Hassan Iquioussen proche de l’UOIF qui s’exclamait devant de jeunes musulmans profanes :

« C’est pour ça quand on dit : “est-ce que le musulman il doit voter ? Oui ou non ?” Moi j’suis un intégriste dans ce domaine, ce que je dis, je le dis : c’est pas “vous devez voter”, je vous dis : “celui ou celle qui ne vote pas commet un péché en islam. Et un grand péché ! Pas un petit péché, c’est tout simple ! C’est tout bête !! Mais qui ne peut pas comprendre ce genre de mécanisme ?” (…) Mais on est obligé d’passer par là, alors je vous dis : “Celui qui ne vote pas il est contre Dieu et le Prophète !” ».

En tant que musulmans -corps initialement étranger-, ils viennent tout juste d’accéder à la sacro sainte citoyenneté par droit du sol pour l’immense majorité d’entre eux et se figurent déjà d’user, à bon escient, des outils démocratiques à l’heure même où ils s’avèrent être complètement obsolètes. Entendre des Hassan Iquioussen et autres Tarik Ramadan, prêcher que l’intégration des musulmans, l’acceptation de l’Islam et le triomphe de leurs revendications, doit passer par une mobilisation politique en faveur des élections démocratiques est à la fois, pour les uns le symbole de toutes leurs craintes, et pour les autres celui de tous leurs espoirs.

Aujourd’hui même certains prédicateurs étiquetés « salafistes » avec leurs barbes conformes et djellabas étincelantes donnant une image d’authenticité, ont eux aussi intégré cet ordre et appellent du haut de leurs minbars à se soumettre à cette exigence du vote, en usant de règles jurisprudentielles qui, dans leurs mains, se révèlent être des armes de destruction massive de l’authentique et indépendante conscience musulmane.

Le franchouillard bidochon, abreuvé de TF1, est incapable de comprendre que ces prêches dévoilent en réalité un possible processus de déliquescence de l’Islam par contamination démocratique, et ils croient à l’islamisation de la démocratie… Alors qu’en réalité, on assiste plutôt à une sécularisation de l’Islam. Le clergé démocratique, lui, s’en réjouit en secret (pour ne pas apeurer ses fidèles ignorants) car sa religion païenne vient d’intégrer un nouveau culte, tout comme le paganisme triomphant de l’empire romain le faisait déjà pour chacune des religions des peuples vaincus.

Ces musulmans mystifiés, autant usés qu’abusés, ne se demandent jamais pourquoi la fausse divinité démocratie en France leur accorderait, à eux, ce qu’elle a refusé à ses propres chrétiens, qui sont pourtant ses enfants historiques et légitimes car issus de cette nation française, (ex) fille aînée de l’église…

Ces prêches incitant au vote, prétextant l’argument décisif, de le faire pour l’Islam, nous rappellent les sermons des évêques catholiques du début du vingtième siècle incitant les fidèles à user de l’outil électoral pour défendre la religion chrétienne lorsque son hérésie démocratique en France avait lâché contre elle, comme un diable en furie, son avatar laïcité maçonnique…

Alors qu’ils sont actuellement la cible privilégiée de la putride démocratie d’opinion et de l’électoralisme opportuniste, une espèce d’illusion masochiste pousse encore ces musulmans à vouloir se prêter à cette malsaine mascarade. Pourtant les livres d’Histoire regorgent de ces sermons qui sonnent aujourd’hui comme autant de litanies funèbres, révélatrices de tant d’espérances déchues. Ainsi pour exemple, nous avons ce discours d’un clerc dominicain incitant ses fidèles au vote en 1895, dix ans avant que ne soit prononcé la sentence de mort (loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’État) :

« Protestez, pétitionnez, résistez. Montrez que la conscience chrétienne est vivante et qu’on ne peut la faire taire qu’en abolissant les lois de justice et par la persécution. Mieux encore armez-vous de l’autorité de vos suffrages, puisque vous avez le droit de désigner et choisir ceux qui doivent gouverner la chose publique. Considérez l’exercice de ce droit comme un devoir rigoureux auquel on ne peut se soustraire sans trahir les intérêts de son pays. [En votant faites la preuve, NDA] qu’aucune forme légitime de gouvernement n’est synonyme d’irréligion, d’impiété, d’oppression des consciences, de guerre au christ et à son église » [1]

Dès lors, que cela soit un imam du vingt-et-unième siècle ou un moine dominicain du dix-neuvième, rien n’a changé sur les terres de France et de Navarre, seuls les prêtres et leurs soutanes ont été remplacés par des imams en djellaba ou bien en costume trois-pièces, pour ceux qui n’ont que faire des apparences… Les mêmes discours, les mêmes aspirations, les mêmes espoirs hantent les cœurs et les esprits musulmans, sans que ne leur vienne pourtant l’idée de lire ces livres d’histoire pour y étudier comment l’hérésie démocratie a eu raison de sa mère chrétienne, en l’achevant par asphyxie…

Ainsi devraient-ils tous méditer le bilan chrétien qu’en donne Maxence Hecquard et le constat d’échec lamentable à sauvegarder une société française chrétienne :

« Telle est la leçon du fiasco de la démocratie chrétienne. Son existence même reposait sur cette doctrine du moindre mal : pour ne pas être exclue de l’exercice du pouvoir elle décida de participer à un régime laïc contraire au principe chrétien du règne social du Christ. Force est de constater que, depuis la seconde guerre mondiale, elle n’a pu empêcher la destruction systématique des dernières traces du christianisme dans la démocratie. Sa doctrine l’a donc conduite, échec après échec, à réduire ses prétentions spécifiques, c’est-à-dire à sa propre autodestruction… »[2].

Tel fut le sort du christianisme catholique français sur ses propres terres, 150 ans d’agonie, et nous voyons tout ce qui en reste désormais. En effet, près de six Français sur dix déclarent ne pas croire en Dieu, et le comble de la schizophrénie est atteint lorsque 34%, de ceux qui se déclarent catholiques, avouent malgré tout ne pas y croire !

Dès lors, comment est-il possible d’être encore, après cela, la victime consentante de son propre sacrifice sur l’autel de la démocratie ? Comment croire en l’amélioration du sort des musulmans par une participation annihilatrice aux cérémonies électorales ? De plus pour que l’illusion opère il faudrait au moins prouver l’existence du lapin blanc dans le chapeau magique, en l’occurrence, de l’existence d’un vote musulman.

C’est-à-dire d’un esprit « communautaire musulman » largement identifiable et suffisamment cohérent pour traverser l’ensemble des consciences musulmanes françaises en leur faisant suivre des consignes de vote après analyses et négociations, des avantages et des inconvénients, des opportunités possibles et des intérêts communs aux musulmans dans ce pays.

Or d’après tous les spécialistes, qu’ils soient islamologues, analystes d’instituts de sondage publics ou privés, un tel vote n’existe pas. Certes, il y a des tendances, les « musulmans » (encore que, nous n’oserons même pas soulever ici la problématique de ce que recouvre la réalité de ce terme dans la France du vingt-et-unième siècle…) votent plus largement à gauche à chaque cérémonie électorale.

Comment alors voter musulman ? C’est-à-dire dans leur intérêt et celui de l’Islam en France : si les musulmans votent de manière complètement anarchique sans aucune coordination ni concertation ? Un vote musulman ne serait viable que s’il a du poids, et donc que s’il est groupé, ordonné et compact. Or la réalité est toute autre : comment pourrait-il l’être si chacun des musulmans voit dans ses propres choix personnels et individuels, l’intérêt général de l’Islam et des musulmans ? Voilà donc une parfaite illustration du paradoxe de Condorcet…

Ce problème, il ne viendrait jamais à l’idée de Tarik Ramadan and co de le résoudre, eux qui se sont engagés dans le prosélytisme du vote. Triste réalité pour certains ou simple constat pour d’autres, le vote musulman n’existe absolument pas, et les pseudo-intellos mais vrais beaufs de C dans l’air et autres émissions de vulgarisation médiatique de politique française, s’en réjouissent et nous l’expliquent à longueur de plateau :

« Le musulman vote comme vous et moi… Concrètement il n’y a rien d’identitaire, et encore moins de musulman dans le choix électoral d’un musulman… ». « Leur vote est “très dispersé” et « n’exprime pas l’appartenance religieuse » »

rassurait encore Mohamed Moussaoui, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), comme s’il fallait minimiser encore un peu plus une menace imaginaire[3]. Il est vrai en effet que le vote « musulman » est dilué dans le vote de l’ensemble des autres citoyens de l’extrême gauche à l’extrême droite. On se souvient, à cet égard, que Winston Churchill disait :

« Le meilleur argument contre la démocratie est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen »

Et bien le meilleur argument contre ces stratégies démocratiques prétendument « musulmanes » c’est autant d’entretiens qu’il y a de musulmans. Voilà à quoi les musulmans en sont réduits aujourd’hui : courir d’une déclaration politicienne à une autre, recherchant partout le plus islamophile, décryptant postures et paroles, et ne trouvant finalement que les plus opportunistes et démagogues… Chacun trouvant des interprétations islamiques à ses choix personnels, ses propres réflexions et ses propres sensibilités : l’Islam est invoqué partout, mais il ne se retrouve nulle part…

(…) Certes, il n’existe pas de vote musulman, mais on ne peut pas en dire autant du vote antimusulman… L’Anglais, Oscar Wilde aimait à dire que la démocratie était : « L’oppression du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

Actualisé au cas français, il ne fait aucun doute que la démocratie est un régime d’oppression politique, médiatique et législatif de la minorité musulmane par la majorité des citoyens, mais finalement pour l’aliénation de tous. Tous ces sondages publics qui manifestent des opinions largement hostiles à l’Islam, sont toujours le prélude nécessaire à l’institutionnalisation législative et officielle de l’islamophobie. Frederik Von Hayek nous avait pourtant encore une fois avertis :

« Ainsi conçue, la liberté de la représentation nationale signifie l’oppression des citoyens. Elle est absolument en conflit avec la conception d’un pouvoir gouvernemental constitutionnellement limité, elle est inconciliable avec l’idéal d’une société d’hommes libres… »[4].

Or, il semblerait encore et toujours, que ce soient les plus faibles et les minoritaires, en l’occurrence les musulmans, qui en fassent les frais… Nous avons vu précédemment que la société démocratique réduisait ses individus en simples citoyens administrés d’autant plus égalisés et formatés qu’ils ont été atteints par l’illusion politique.

Dès lors, c’est cette majorité qui déchaîne son opinion dite publique (alors même que l’on pourrait la qualifier d’étatique puisque la base de la souveraineté d’un état en démocratie est le peuple…) et qui est aveuglée par l’inconscience totalitaire de son conformisme. Un conformisme issu de son esprit égalitaire qui abhorre la différence et la singularité musulmane :

« L’opinion publique n’est plus une résistance, mais au contraire un auxiliaire des abus de pouvoirs “un conformisme du nombre” où l’intelligence de chacun est écrasée par l’esprit de tous… »[5]

L’individualité musulmane est une menace pour l’ordre égalitariste laïc et démocratique par sa simple existence ontologique. Le simple fait d’Être musulman et de faire partie de sa minorité est un crime (inavoué) pour la démocratie totalitaire. Car comme l’admettait l’historien Elias Regnault :

« Tous les principes politiques de la démocratie reposent sur un fait unique, la majorité. La majorité étant la loi, la vérité, l’individu qui s’isole est hors de la loi, hors de la vérité »[6]

La propagande de l’idéologie conformiste française réussit à faire croire à certains de ses musulmans qu’ils ne sont pas plus victimes que les autres (avec des politiques pourtant clairement islamophobes !!!) mais jusqu’à quand ? Tout ceci est encore possible car « L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait »[7].

Dans un tel système, c’est bien le cas du votant musulman qui accepterait presque (par fatalisme du moins) de souffrir (en silence) pour l’intérêt général. Hébété par les élucubrations du conformisme qu’il a ingurgité, il ne sait plus où donner de la tête dans le tourbillon politicien et électoraliste, recevant des coups de part et d’autre, tout en recherchant l’heureux élu à qui il pourrait accorder sa misérable voix.

Ignorant la profonde réalité de ce système, de sa nature et de ses spécificités françaises, ces musulmans indigènes en sont encore réduits à s’interroger sur le pourquoi de leur situation. Il leur suffirait tout simplement de méditer l’histoire et de s’enrichir des expériences du passé, avec conscience et réflexion. Notamment celles de ces militants catholiques du dix-neuvième siècle, qui ont vu leurs espoirs laminés par la démocratie, lorsqu’ils furent dans une configuration « identique ». Pourtant, nos imams blédards de la ripoublique multiplient quant à eux les sermons politiciens zélés pour orienter la jeunesse des banlieues :

« Je leur dis toujours (aux jeunes) que la meilleure façon de faire changer les choses, c’est de voter. On peut pas dire à la fois “la société nous exclue” et ne pas aller voter. On ne vit pas dans une société parfaite, c’est sûr. Il y a des erreurs. Mais l’une des façons de changer le monde, c’est de voter, de s’impliquer dans la politique, dans les associations. C’est comme ça que ça marche une société »[8].

Il n’est pas utile de répliquer que si les élections pouvaient réellement changer la moindre chose, elles seraient interdites depuis bien longtemps. Il suffit juste que ces jeunes méditent ce passage étrangement contemporain d’un discours de Malcolm X qui aurait pu leur être directement adressé, si l’on remplace Washington DC par l’Élysée à Paris :

« Votre vote, votre vote stupide, votre vote ignorant, votre vote en pure perte a porté à Washington une administration qui a jugé bon de faire adopter toutes les lois possibles et imaginables, en vous gardant pour la fin, et en recourant à des obstructions pour couronner le tout. Et ceux qui nous dirigent, vous et moi, ont l’audace de courir le pays en battant des mains et en parlant des grands progrès que nous faisons. Et du bon président que nous avons »[9].

Aïssam Aït-Yahya
Extrait du livre : « De l’idéologie islamique française », p.176-183


[1] NEMO, op. cit. p. 225.

[2] Maxence HECQUART, http://gestadei.bb-fr.com/la-monarchie-de-droit-divin-f10/le-suffrage-universel-vu-par-maxence-hecquard-t1863.htm

[3]http://www.leparisien.fr/flash-actualite-politique/le-vote-musulman-n-existe-pas-10-03-2011-1353457.php

[4] HAYEK, op. cit.

[5] Marc UHRY, L’intérêt général, p. 164.

[6] Yves GUYOT, La démocratie individualiste, 1907, p. 154.

[7] TOCQUEVILLE, op. cit. Volume 2.

[8] Jean François MANDOT, Imams de France, Édition Stock, 2009, p. 23.

[9] MALCOLM X, Le pouvoir noir, La découverte, 2008, (Le bulletin de vote ou le fusil)

 

 

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