ALAIN TOURAINE : « L’Idéologie Occidentale »

alain_touraine_image.1215448056

 

Comment peut-on parler de société moderne si n’est pas reconnu au moins un principe général de définition de la modernité ? Il est impossible d’appeler moderne une société qui cherche avant tout à s’organiser et à agir conformément à une révélation divine ou à une essence nationale.

 

La modernité n’est pas d’avantage changement pur, succession d’événements ; elle est diffusion des produits de l’activité rationnelle, scientifique, technologique, administrative. C’est pourquoi elle implique la différenciation croissante des divers secteurs de la vie sociale : politique, économie, vie familiale, religion, art en particulier, car la rationalité instrumentale s’exerce à l’intérieur d’un type d’activité et exclut qu’aucun d’eux soit organisé de l’extérieur, c’est-à-dire en fonction de son intégration dans une vision générale, de sa contribution à la réalisation d’un projet sociétal, que Louis Dumont dénomme « holiste ». La modernité exclut tout finalisme.

 

La sécularisation et le désenchantement dont parle Weber, qui définit la modernité par l’intellectualisation, manifeste la rupture nécessaire avec le finalisme de l’esprit religieux, qui appelle toujours une fin de l’histoire, réalisation complète du projet divin ou disparition d’une humanité pervertie et infidèle à sa mission.

 

L’idée de modernité n’exclut pas celle de fin de l’histoire, comme en témoignent les grands penseurs de l’historicisme, Comte, Hegel et Marx, mais la fin de l’histoire est plutôt celle d’une pré-histoire et le début d’un développement entraîné par le progrès technique, la libération de besoins et le triomphe de l’Esprit.

 

L’idée de modernité remplace au centre de la société Dieu par la science, laissant au mieux les croyances religieuses à l’intérieur de la vie privée. Il ne suffit pas que soient présentes les applications technologiques de la science pour qu’on parle de société moderne. Il faut en plus que l’activité intellectuelle soit protégée des propagandes politiques ou des croyances religieuses, que l’impersonnalité des lois protège contre le népotisme, le clientélisme et la corruption, que les administrations publiques et privées ne soient pas les instruments d’un pouvoir personnel, que vie publique et vie privée soient séparées, comme doivent l’être les fortunes privées du budget de l’Etat ou des entreprises.

 

L’idée de modernité est donc étroitement associée à celle de rationalisation. Renoncer à l’une, c’est rejeter l’autre. Mais la modernité se réduit-elle à la rationalisation ? Est-elle l’histoire des progrès de la raison, qui sont aussi ceux de la liberté et du bonheur, et de la destruction des croyances, des appartenances, des cultures « traditionnelles » ?

 

La particularité de la pensée occidentale, au moment de sa plus forte identification à la modernité, est qu’elle a voulu passer du rôle essentiel reconnu à la rationalisation à l’idée plus vaste d’une société rationnelle, dans laquelle la raison ne commande pas seulement l’activité scientifique et Technique, mais le gouvernement des hommes autant que l’administration des choses. Cette conception    a-t-elle une valeur générale ou n’est-elle qu’une expérience historique particulière, même si son importance est immense ? Il faut d’abord décrire cette conception de la modernité et de la modernisation comme création d’une société rationnelle.

 

Parfois, elle a imaginé la société comme un ordre, une architecture fondés sur le calcul ; parfois, enfin, elle l’a utilisée comme une arme critique contre tous les pouvoirs, pour libérer une « nature humaine » qu’avait écrasée l’autorité religieuse.

 

Mais, dans tous les cas, elle a fait de la rationalisation le seul principe d’organisation de la vie personnelle et collective, en l’associant au thème de la sécularisation, c’est-à-dire du détachement de toute définition des « fins ultimes ».

 

 

 

Alain Touraine, Critique de la Modernité, éditions le livre de poche, biblio essais, 1992.

Laisser un commentaire