Gustave Le Bon : « L’imagination des foules »

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L’imagination représentative des foules, comme celle de tous les êtres chez lesquels le raisonnement n’intervient pas, est susceptible d’être profondément impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison momentanément suspendue, laisse surgir dans l’esprit des images d’une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite au contact de la réflexion. Les foules, n’étant capables ni de réflexion ni de raisonnement , ne connaissent pas l’invraisemblable : or, les choses les plus invraisemblables sont généralement les plus frappantes.

Et c’est pourquoi ce sont toujours les côtés merveilleux et légendaires des événements qui frappent le plus les foules. Le merveilleux et le légendaire sont, en réalité, les vrais supports d’une civilisation. Dans l’histoire l’apparence a toujours joué un rôle beaucoup plus important que la réalité. L’irréel y prédomine sur le réel.

Les foules ne pouvant penser que par images, ne se laissent impressionner que par des images. Seules ces dernières les terrifient ou les séduisent et deviennent des mobiles d’action.

C’est pourquoi les représentations théâtrales, qui donnent l’image sous sa forme le plus nette, ont toujours une énorme influence sur les foules. Du pain et des spectacles constituaient jadis pour la plèbe romaine l’idéal du bonheur. Pendant la succession des âges cet idéal a peu varié. Rien ne frappe davantage l’imagination populaire qu’une pièce de théâtre. Toute la salle éprouve en même temps les mêmes émotions, et si ces dernières ne se transforment pas aussitôt en acte, c’est que le spectateur le plus inconscient ne peut ignorer qu’il est victime d’illusions, et qu’il a ri ou pleuré à d’imaginaire aventures. Quelquefois cependant les sentiments suggérés par les images sont assez forts pour tendre, comme les suggestions habituelles, à se transformer en actes. On a souvent raconté l’histoire de ce théâtre populaire dramatique obligé de faire protégé à la sortie l’acteur qui représentait le traître, pour le soustraire aux violences des spectateurs indignés de ses crimes imaginaires. C’est là, je crois, un des indices les plus remarquables de l’état mental des foules, et surtout de la facilité avec laquelle on les suggestionne. L’irréel a presque autant d’importance à leur yeux que le réel. Elles ont une tendance évidente à ne pas les différencier. C’est sur l’imagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants et la force des états. En agissant sue elles, on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l’Islam, la réforme, la Révolution et de nos jours l’invasion menaçante du Socialisme sont les conséquences directes ou lointaines d’impressions fortes produites sur l’imagination des foules.

Aussi, les grands hommes d’Etat de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l’imagination populaire comme le soutien de leur puissance. Jamais ils n’ont essayé de gouverner contre elle. « C’est en me faisant catholique, disait Napoléon au conseil d’Etat, que j’ai fini la guerre de Vendée ; en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. » Jamais, peut être, depuis Alexandre et César, aucun grand homme n’a mieux compris comment l’imagination des foules doit être impressionnée. Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. A son lit de mort il y songeait encore.

Comment impressionner l’imagination des foules ? Nous le verrons bientôt. Disons dès maintenant que des démonstrations destinées à influencer l’intelligence et la raison seraient incapables d’atteindre ce but. Antoine n’eut pas besoin d’une rhétorique savante pour ameuter le peuple contre les meurtriers de César. Il lui lut son testament et lui montra son cadavre.

Tout ce qui frappe l’imagination des foules se présente sous forme d’une image saisissante et nette, dégagée d’interprétation accessoire, ou n’ayant d’autre accompagnement que quelques faits merveilleux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il importe de présenter les choses en bloc, et sans jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont aucunement l’imagination des foules ; tandis qu’un seul crime considérable, une seule catastrophe, les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis. La grande épidémie d’influenza qui fit périr, à Paris, cinq mille personnes en quelques semaines, frappa peu l’imagination populaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible, mais uniquement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un accident qui, au lieu de ces cinq mille personnes, en eût seulement fait périr cinq cents, le même jour, sur une place publique, par un événement bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, aurait produit sur l’imagination une impression immense. La perte possible d’un transatlantique qu’on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l’imagination des foules. Or, les statistiques officielles montrent que dans la même année un milliers de grands bâtiments se perdirent. De ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises, les foules ne se préoccupèrent pas un seul instant.

Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l’imagination populaire, mais bien la façon dont ils se présentent. Ces faits doivent par condensation, si je puis m’exprimer ainsi, produire une image saisissante qui remplisse et obsède l’esprit. Connaître l’art d’impressionner l’imagination des foules c’est connaître l’art de les gouverner.

 

Gustave le Bon, « Psychologie des foules », éditions P.U.F, 1895.

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