Malek Bennabi : « L’Homme post-almohadien »

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« Malheur, les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer ». Nietzche.

Lorsqu’on analyse l’activité et les goûts des individus d’un milieu donné, on y trouve des dominantes communes qui se transmettent d’une génération à l’autre. Il y a une hérédité sociologique tout comme il y a hérédité biologique. On le perçoit aisément en Angleterre où il existe une volonté de conservation, un « conservatisme ». Mais il est encore plus nette durant toute la décadence du monde musulman, où toutes les formes sociales deviennent statiques.

Ces deux aspects de l’hérédité ne sont d’ailleurs pas identifiables : dans un cas il s’agit d’aptitude, dans l’autre, l’inaptitude. L’Anglais se plie volontiers à un certains traditionalisme jugé nécessaire à son équilibre national ; mais cet équilibre est dynamique. Dans la société musulmane, par contre, il s’agit d’une impuissance à dépasser le donné, à aller au-delà du connu, à franchir de nouvelles étapes historiques, à créer et assimiler du nouveau : il ne s’agit plus d’une détermination, mais d’une carence.

Dans un cas comme dans l’autre, les actions et les pensées de l’individu s’élaborent d’après des canevas originels qui sont héréditaires. Il faut regarder jouer un enfant pour comprendre l’importance de l’hérédité sociologique et sa force directrice. Toutes les traditions d’une société sont dans le jeu d’un enfant, forme la plus élémentaire et la plus spontanée de l’activité humaine : on y peut constater les mêmes caractères partout où la vie sociale a épousé pendant des siècles les mêmes formes esthétiques, éthiques et techniques.

De même, quand on étudie les activités d’un pays il faut les rattacher, pour les comprendre, à l’aire de la civilisation où la vie a épousé les mêmes formes, où l’individu a sans cesse modelé ses pensées et ses actions sur les mêmes canevas depuis des siècles. Ce n’est pas sans raison que le « charmeur de serpents » pouvait charmer les enfants de Samarkand et ceux de Marrakech. C’est dire que le problème musulman est « un »  non pas dans ses variantes d’ordre politique ou même ethnique mais quant à l’essentiel, c’est-à-dire dans l’ordre social.

Cette considération nous autorise, ou plutôt nous oblige, à dater ce problème de manière à le situer dans l’histoire. Par conséquent ce n’est pas une singularité de langage, mais une nécessité dialectique, de dire que le monde musulman ne vit pas en 1949, mais en 1369.

On est obliger de souligner cette date parce qu’elle marque le point d’un « processus historique » auquel se ramènent toutes  les données du monde musulman et les variantes que l’on nomme « problème algérien » ou « problème javanais ». Le commun dénominateur de tous ces problèmes est en fait le problème musulman et son enchainement historique depuis l’hégire. Or, si l’on traduisait par une courbe le processus d’un tel enchaînement, il y aurait quelque part vers l’époque d’Ibn Khaldoun un point d’inflexion.  Ce point marque l’inversion des valeurs musulmanes en non-valeurs.

Cette inversion ne fut d’ailleurs pas instantanée : elle marque l’aboutissement lointain de la rupture de Siffin, qui avait substitué le pouvoir dynastique au pouvoir démocratique Khalifal et creusé ainsi un fossé entre l’état et la conscience populaire. Cette séparation contenait en puissance tous les séparatismes futurs, toutes les antithèses politique au sein de l’Islam.

Si l’on considère les phénomènes qu’au point de vue politique, cette première rupture était une de ces « crises » qui, au cours de l’histoire, changent le cadre institutionnel d’un pays. Mais vient un moment où il n’y a plus personne pour garder le pouvoir, personne pour s’en emparer et l’adapter à de nouvelles institutions. Le sceptre tombe alors de lui-même, et se brise en mille morceaux que recueilleront mille roitelets.

Ce moment marque un point d’inflexion dans l’évolution historique, l’inversion des valeurs d’une civilisation. Il ne s’agit plus d’un changement de cadre politique : c’est l’homme lui-même, l’homme civilisé, qui perd son élan civilisateur, devient incapable d’assimiler et de créer. Il ne s’agit plus des institutions, mais du facteur humain : ce sont les hommes eux-mêmes qui ne savent plus appliquer leur génie propre à leur sol et à leur temps. C’est la synthèse fondamentale elle-même qui se désagrège et, avec elle, la vie sociale qui fait place à la vie végétative. On peut dater un tel phénomène, dans l’histoire musulmane, de la chute de la dynastie almohadienne qui fut la chute d’une civilisation à bout de souffle. L’ère de la décadence commençait avec l’homme post-almohadien.

A l’époque d’Ibn Khaldoun, Kairouan, qui avait connu les splendeurs du royaume aghlabite et qui avait été une métropole au millions d’habitants, n’était déjà plus qu’une bourgade insignifiante ; à l’autre extrémité du monde musulman, Bagdad et Samarkand avaient subi le même sort. Partout les mêmes symptômes d’affaissement général désignaient le point d’inflexion de la courbe. Mais du point de vue sociologique, les symptômes que l’on pouvait constater dans l’urbanisme ou dans la politique, n’étaient que la traduction d’un état presque pathologique de l’homme nouveau – l’homme post-almohadien – qui avait succédé à l’homme de la civilisation musulmane et qui portait en lui tous les germes d’où allaient surgir, successivement et sporadiquement, tous les problèmes désormais posés au monde musulman.

Les lacunes actuelles de la renaissance sont imputables à cet homme, – qui n’est pas seulement le devancier à qui nous devons notre hérédité sociologique et les canevas traditionnels de notre activité sociale, mais qui est aussi notre contemporain. Il n’est pas seulement l’instigateur  invisible des forfaitures présentes, il en est le co-acteur ; il n’a pas transmis seulement sa psychologie, née d’une faillite morale, sociale, philosophique et politique : il s’est transmis lui-même. Cette figure du passé hante les générations actuelles où on la rencontres sous l’aspect sympathique et innocent du fellah sédentaire et débonnaire, du pasteur nomade, austère et généreux, mais aussi sous l’aspect trompeur du fils de milliardaire, du bachelier qui a adopté apparemment toutes les formes de la vie moderne. Son baccalauréat ou le milliard de son père lui donne parfois l’aspect d’un « homme nouveau », mais si l’on scrute ses manières, ses sentiments et ses pensées, il est aisé de s’apercevoir que cet homme-là n’est rien d’autre que « l’homme post-almohadien ». Et tant que notre société n’aura pas liquidé ce passif hérité de sa faillite il y a six siècles, tant qu’elle n’aura pas renouvelé l’homme conformément à la véritable tradition Islamique et à l’expérience cartésienne, elle cherchera en vain l’équilibre nécessaire à une nouvelle synthèse de son histoire.

Les sciences morales, sociales et psychologiques sont aujourd’hui infiniment plus nécessaires que les sciences de la matière qui constituent plutôt un danger dans une société où les hommes restent ignorant d’eux-mêmes. Mais il est évidemment plus difficile de connaître et de faire l’homme d’une civilisation que de fabriquer un moteur ou d’habituer un singe à porter une cravate…D’une manière générale, l’homme post-almohadien, sous quelque aspect qu’il subsiste – pacha, faux ‘alem, faux intellectuel ou mendiant – est la donnée essentielle de tous les problèmes du monde musulman depuis le déclin de sa civilisation.

C’est en particulier cette donnée qu’il ne faut pas perdre de vue lorsqu’on étudie la genèse et les solutions des problèmes qui semblent aujourd’hui passionner de plus en plus la conscience musulmane. Il serait au moins nécessaire que les activités qui attestent le réveil d’une conscience musulmane dans différents secteurs de la vie sociale, répondent à une doctrine des facteurs négatifs, des causes d’inefficience. Si l’homme post-almohadien n’est pas toujours aussi facile à reconnaitre que lorsqu’il se personnifie sous les traits d’un Agha Khan, il n’en est pas moins l’incarnation de la colonisabilité, le visage typique de l’ère coloniale, le clown auquel le colonisateur fait jouer le rôle d’indigène et qui peut accepter tous les rôles, même celui d’ « empereur » si la situation l’exige.

« Vocation de l’Islam », édition Al Bouraq, 1949.

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