Platon : « La démocratie devient tyrannie par l’excès de liberté »

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Tel est donc le beau et séduisant début de la tyrannie. La même maladie qui, née dans l’oligarchie, a causé sa ruine, naissant ici aussi de la liberté, s’y développe avec plus de force et de virulence et réduit à l’esclavage l’État démocratique ; car il est certain que tout excès amène généralement une violente réaction, soit dans les saisons, soit dans les plantes, soit dans les corps, et dans les gouvernements plus que partout ailleurs. L’excès de liberté ne peut donc, semble-t-il, aboutir à autre chose qu’à un excès de servitude, et dans l’individu, et dans l’État. Il est donc naturel que la tyrannie ne prenne naissance d’aucun autre gouvernement que du gouvernement populaire, c’est-à-dire que de l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce.

Quelle est donc cette maladie qui, attaquant aussi bien la démocratie que l’oligarchie, conduit la première à l’esclavage ? J’entendais par là l’engeance des hommes oisifs et prodigues, les uns plus courageux qui sont à la tête, les autres plus lâches qui vont à la suite ; ce sont ces gens-là que nous assimilons, les uns à des frelons armés d’aiguillons, les autres à des frelons sans aiguillon. Or, ces deux espèces d’hommes, en quelque corps politique qu’elles se rencontrent, y jettent le même désordre que la pituite et la bile dans le corps ; ce sont deux fléaux que le bon médecin et le sage législateur doivent surveiller de loin, à l’exemple d’un habile apiculteur, d’abord pour en empêcher la naissance, et, s’ils n’y réussissent pas, pour les retrancher le plus vite possible avec les alvéoles mêmes.

Maintenant, partageons par la pensée l’État démocratique en trois classes, dont il est en effet composé. [Le traducteur, Emile Chambry, signale en note cette affirmation d’Euripide : « Il y a trois classes de citoyens : les riches qui sont inutiles…, puis ceux qui ne possèdent rien…, violents, envieux surtout, lançant leurs méchants aiguillons contre ceux qui possèdent, dupés par les discours de chefs malfaisants. C’est la classe moyenne qui sauve les Etats, en maintenant dans la cité l’ordre établi. »] La première est cette engeance que la licence y développe en aussi grand nombre que dans l’oligarchie ; seulement elle y est beaucoup plus virulente que dans l’oligarchie. C’est que dans l’oligarchie, tenue en mépris et à l’écart des magistratures, elle est inexercée et sans force, au lieu que, dans la démocratie, c’est elle qui commande à peu près exclusivement, et ce sont les plus violents de ces meneurs qui parlent et qui agissent ; le reste, assis autour des tribunes bourdonne et ferme la bouche à tout contradicteur, en sorte que dans ce gouvernement toutes les affaires, à l’exception d’un petit nombre, passent par les mains de ces gens-là.

Il y a ensuite une autre classe qui se distingue toujours de la multitude. Comme tout le monde recherche l’argent, ceux qui sont naturellement les plus ordonnés deviennent généralement les plus riches. C’est de là, j’imagine, que les frelons tirent le plus de miel et l’expriment le plus facilement. Comment en effet en pourrait-on tirer de ceux qui n’ont presque rien ? Aussi est-ce les riches de cette espèce, semble-t-il, qu’on appelle herbe à frelons.

La troisième classe, c’est le peuple, c’est-à-dire tous les ouvriers manuels et les particuliers étrangers aux affaires publiques qui n’ont qu’un petit avoir. Dans la démocratie, c’est la classe la plus nombreuse et la plus puissante, quand elle est assemblée ; mais elle n’est guère disposée à s’assembler, à moins qu’on ne lui donne une part de miel. Aussi ne manque-t-on pas de lui en donner une, plus ou moins grande, selon que ses chefs peuvent dépouiller les riches de leur fortune et la partager au peuple en gardant pour eux la plus grosse part. Dès lors, ces riches qu’on dépouille sont, je pense, obligés de se défendre : ils prennent la parole devant le peuple et ont recours à tous les moyens en leur pouvoir. Ils ont beau ne pas désirer la révolution : les autres ne les accusent pas moins de conspirer contre le peuple et d’être pour l’oligarchie. Mais à la fin, quand ils voient le peuple, non par mauvaise volonté, mais par ignorance et séduit par leurs calomniateurs, essayer de leur faire du mal, alors, qu’ils le veuillent ou non, ils deviennent de vrais oligarques, et ce changement involontaire est encore un des maux que produit le frelon en les piquant. De là des dénonciations, des procès et des luttes entre les uns et les autres.

Source : Platon, « La République », editions GF.

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